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Apathie, tristesse, angoisse, anxiété, fatigue, épuisement, stress, Lyon Dépression nalpa lyon stress« déprime », « cafard », spleen, abattement, mélancolie, neurasthénie, lassitude, langueur… la liste est longue de tous les états qui peuvent dégrader l’humeur et diminuer les affects des individus, de façon profonde ou passagère. Pour autant, peut-on toujours parler de « dépression », comme le laisserait penser une certaine dérive verbale actuelle, prompte à dramatiser et à généraliser les difficultés quotidiennes ? À l’inverse, doit-on systématiquement écarter ce diagnostic en méconnaissant tous les « masques » qu’est susceptible de revêtir cette affection polymorphe (pour cette raison, une grande partie des dépressions n’est pas diagnostiquée) ? Une approche complexe pour un syndrome souvent flou dans l’esprit du grand public mais dont les critères diagnostiques, depuis une quinzaine d’années, ont été précisés, et qu’il paraît utile de clarifier tant il touche un nombre considérable de personnes dans toutes les régions du monde et tant il peut avoir de répercussions graves sur leur santé, voire sur leur vie privée et sociale.
 

    La dépression

    Épidémiologie:

    Selon une étude américaine (Kessler 1994), menée chez une population de personnes âgées entre 15 et 54 ans, sur une
    période de 12 mois consécutifs, il y a 10,3% des gens qui ont présenté un épisode de dépression majeure. La prévalence à vie, c'est à dire le pourcentage de sujets ayant présenté au cours de leur vie un épisode de dépression majeure, se situe selon cette étude à 17,1%, les taux les plus élevés étant observés chez les plus jeunes.

    Différents types de dépression:

    Dépression majeure: La dépression majeure se définit par la présences d'au moins 5 des symptômes suivants:

    1. Symptômes cognitifs:
     - Tristesse (chez l'adolescent, il peut s'agir d'irritabilité) pendant une grande partie de la journée, et ce, presque tous les jours.
     - réduction de l'intérêt ou du plaisir dans tous ou presque tous
    les champs habituels d'activités, pendant une grande partie de la journée, et ce, presque tous les jours.
     - autocritique excessive, sentiment douloureux d'indignité, tendance à se dévaloriser, sentiment douloureux de culpabilité intense ou inappropriée.
     - diminution de la capacité de penser, de se concentrer ou de prendre des décisions
     - présence de différents types de pensées sur le thème de la
    mort (y compris les idées suicidaires).

    2. Symptômes neuro-végétatifs ( ou somatiques)
     - perte ou plus rarement gain de poids (non attribuable à une diète et caractérisé par une variation équivalant à au moins
    5% du poids corporel, en un mois) ou diminution ou
    augmentation de l'appétit, et ce, presque tous les jours.
     - insomnie ou, plus rarement, hypersomnie, et ce, presque
    tous les jours.
     - ralentissement psychomoteur ou, plus rarement, agitation psychomotrice.
     - fatigue ou réduction de l'énergie

    Dépression majeure de type mélancolique ( dépression endogène):
    Elle survient en l'absence d'éléments déclencheurs externes. Elle se caractérise par:
    - humeur dépressive perçue comme différente de ce que serait celle d'une personne vivant un deuil.
    - perte de l'intérêt ou du plaisir dans les champs habituels d'activités.
    - survenue d'événements heureux n'améliorant pas le tableau clinique, même temporairement.
    - dépression toujours plus manifeste le matin.
    - insomnie matinale, le sujet trouvant, le soir, assez facilement le sommeil.
    - ralentissement psychomoteur ( de la pensée, de la parole et des gestes) ou agitation sans but ( notamment chez les personnes âgées).
    - diminution de l'appétit ou perte de poids.
    - sentiment de culpabilité excessif ou inapproprié.

    Trouble dysthymique (dysthymie):
    Dépression chronique de moindre intensité que la dépression majeure. Les symptômes sont présent depuis au moins 2 ans
    ( 1 ans chez les enfants et les adolescents). Les recherches démontrent que la dysthymie cause autant, sinon plus,
    d'incapacité que ne le fait la dépression majeure. L'efficacité
    des médicaments anti-dépresseurs est moindre. Le pronostic
    est meilleur lorsqu'ils sont associés à la psychothérapie.

    Dépression induite ou secondaire à la présence d'une maladie organique ou d'un problème de santé:
    Les maladies ou les problèmes de santé qui peuvent induire
    une dépression sont:
    - Maladie de Parkinson
    - Syndrome de Cushing ( surproduction de cortisol par les
    glandes surrénales)
    - Tumeurs cérébrales
    - Accidents cérébro-vasculaires

    Symptômes dépressifs induits pas la prise de médicaments:
    Certains médicaments induisent une dépression:
    - antihypertenseurs ex: réserpine, propanolol
    - hormones: ex ACTH et glucocorticoïdes (ex cortisone)
    stéroïdes anabolisants
    - psychotropes: antipsychotiques, benzodiazépines.

    La dépression atypique
    Elle se caractérise par:
    - réactivité de l'humeur ( lors d'un événement heureux, l'humeur s'améliore temporairement)
    - Hypersomnie ( envie de dormir tout le temps)
    - Augmentation de l'appétit ou du poids (tendance à grignoter
    tout le temps surtouts des sucreries ou des féculents)
    - Sensation de lourdeur dans les membres (membres de plomb)
    - Grande sensibilité au rejet ( difficultés dans les relations interpersonnelles)
    La dépression atypique se soigne avec une classe spécifique d'anti-dépresseur: les IMAO.

    Troubles dépressifs à évolution spécifique:
    Troubles affectifs saisonniers
    Troubles de l'humeur post-partum

    Troubles apparentés: diagnostic différentiel
    Troubles situationnels avec humeur dépressive
    Deuil normal et deuil pathologique
    Syndrôme de fatigue chronique
     

    Principes des interventions nursing auprès des personnes souffrant de dépression:

    - Établir une alliance thérapeutique pour amener le bénéficiaire à exprimer ses émotions. La plupart ressente de la culpabilité et de la colère.
    - S'informer de leurs habitudes de sommeil et de la qualité de
    leur sommeil. Ils font souvent des cauchemars et ruminent
    leurs problèmes lors de ces périodes d'insomnie.
    - Les encourager à s'alimenter, leur fournir une alimentation
    saine et équilibrée. Offrir de petites portions et des collations car ils ne ressentent pas la faim. En phase aiguë, certains arrivent à  l'hôpital sans avoir mangé depuis quelques jours.
    - Leur faire reprendre leurs habitudes d'hygiène et les
    encourager à soigner leur apparence (vêtements, coiffure, maquillage chez les femmes). Ceci pour les aider à retrouver l'estime d'eux-même, une image positive.
    - Leur faire vivre des activités gratifiantes immédiatement et
    qui ne demandent pas trop d'efforts au début. Ils se sentent
    diminués, ont une faible énergie physique et se perçoivent
    comme incompétents.
    - Leur présenter les autres bénéficiaires et les amener dans
    la salle communautaire en les accompagnant au début
    (ex: lors de la collation). Ils se sentent seuls, se replient sur eux-mêmes, ont besoin d'aide pour sortir de leur isolement.
    - Observer et documenter leur comportement non-verbal,
    écouter leurs propos pour dépister les risques suicidaires et prendre les précautions nécessaires pour les protéger.
    - Les aider à trouver des solutions à leurs problèmes et à
    prendre des décisions. Ils peuvent devenir dépendants et s'accrocher à la personne ressource.
    - Encourager les contacts avec leur famille et leurs amis.
    Ils leur arrivent de rompre les liens; ils se sentent indignes,
    ne méritent pas d'être aimés.

    Références:
    Leblanc, Jean, et all, Démystifier les maladies mentales, Gaétan Morin éditeur, 1996
    Manifestations des pathologies et interventions cliniques auprès du bénéficiaire , Madeleine Bélanger inf., avril 1992.
     

    Histoire de cas

    Madeleine C. est une dame de 45 ans qui a été admise aux soins intensifs double diagnostic il y a 3 jours, avec un diagnostic de dépression majeure. Elle a perdu 5 kilos depuis un mois. Elle
    est continuellement couchée, démontre une absence d'appétit,
    pleure et est inconsolable. Elle dit qu'elle préférerait mourir que cela serait un soulagement important pour sa famille. Elle se
    décrit comme un poids pour son entourage. Elle se sent épuisée, n'a plus de courage pour se battre. Elle est incapable de prendre une décision par exemple ne sais pas quelle jaquette mettre.
    Elle ne veut pas se lever. Son hygiène laisse à désirer. Elle se culpabilise face au poids qu'elle représente pour son mari et
    ses enfants. Elle leur a suggéré de faire leur vie sans elle.

Processus cognitifs et affectivité dans la dépression 

 Extraits de l'article "La dépression est-elle une maladie de la cognition ?" de E. STIP, M. BEAUREGARD

Le but de cette revue est d'examiner le type de relations qui unissent les processus cognitifs et l'affectivité, et plus particulièrement l'affectivité dépressive. Les relations entre affect et cognition ont été conceptualisées et définies de différentes façons. Il est généralement reconnu que la dépression et les affects négatifs peuvent influer sur la manière dont l'être humain encode, met en mémoire et recouvre l'information. Ainsi, les comportements sociaux et les processus cognitifs sont influencés par l'affect chez les personnes atteintes d'un trouble de l'humeur ou par l'affect induit dans des conditions expérimentales. Les états dépressifs les plus sévères se caractérisent par des déficits cognitifs touchant notamment les processus d'apprentissage, d'attention et de mémoire. Les cliniciens ont reconnu de façon générale que la dépression manifeste d'autant plus son influence sur le système cognitif que les sujets, qui en sont les victimes, sont au début ou au crépuscule de leur vie. Par exemple, bien que plusieurs pathologies psychiatriques aient été soupçonnées à l'origine des pseudo-démences, une analyse globale des cas publiés révèle une prédominance marquée pour l'étiologie dépressive, 70 % à 80 % des cas .

Dans la présente revue, la cognition sera conçue comme une série de processus mentaux impliqués dans l'acquisition, l'emmagasinage, la transformation et le recouvrement d'informations (Anderson, 1983). Trois grandes composantes ou fonctions cognitives vont y être examinées : le lexique mental, la mémoire et l'attention. De même, le substratum neurologique de la dépression sera discuté dans le cadre des paradigmes d'activation testés par le biais des techniques d'imagerie cérébrale fonctionnelle.

 

LEXIQUE MENTAL ET DEPRESSION

La notion de familiarité peut être discutée selon chacun des modèles de l'accès au lexique. Le modèle de Glanzer et Ehrenreich (1976) est intéressant dans la mesure où il suggère l'existence d'un lexique idiosyncratique de petite taille et un second de plus grande taille pour tous les autres mots emmagasinés par le sujet. + la lumière de ce modèle, il y a tout lieu de se demander si une population de déprimés ne reconnaîtrait pas plus vite des mots à tonalité dépressive que des mots à tonalité affective neutre, étant donné la fréquence d'usage supérieure des mots à charge dépressive dans le discours du déprimé. Autrement dit, puisque les mots à tonalité dépressive sont plus familiers aux déprimés, les sujets dépressifs devraient reconnaître ceux-ci plus rapidement ou plus facilement au cours d'une tâche de décision lexicale. Mais cette hypothèse est en contradiction avec les données indiquant que les ressources attentionnelles d'un sujet diminuent lorsqu'il y a dépression de l'humeur. Ainsi donc, le fait, pour un déprimé, de se retrouver à l'occasion d'une tâche de décision lexicale devant un item dépressif, devrait-il entraîner, oui ou non, une baisse des ressources ou de la capacité attentionnelle ?

Dans le discours du déprimé, le clinicien reconnaît souvent des termes « affectifs". On peut se demander s'il s'agit d'un effet de fréquence et/ou de familiarité. Nous pourrions nous attendre à ce que le sujet déprimé reconnaisse plus facilement un terme « affectif" dans une épreuve de décision lexicale. Or, dans une étude utilisant l'induction de l'humeur et une épreuve de décision lexicale, Bradford et al. (1988) ont montré que les sujets avec une humeur dépressive ne répondaient pas plus rapidement pour des mots à tonalité négative qu'ils ne le faisaient pour des mots à tonalité positive. Ce résultat corrobore celui obtenu par Gotlib et ses collaborateurs (1984).

Cependant, le choix des stimuli doit tenir compte de la charge affective qui leur est associée. Elle peut être négative ou positive, dépressogène ou euphorisante. Si nous parlons d'un lexique « affectif +, c'est que nous reconnaissons un certain champ sémantique ou champ familier au dépressif. Cette notion de familiarité a été investiguée dans des études de reconnaissance de mots visant à examiner certaines hypothèses psychopathologiques. Dans les études où ont été employés les termes de « mots maniaques + ou « mots dépressifs +, il s'agit de mots qui appartiennent à des registres sémantiques particuliers. Pour le premier terme, par exemple, il s'agit du registre sémantique de la gaieté, de l'euphorie, de l'optimisme, de la rapidité auquel on pourrait faire correspondre un domaine précis de signes cliniques que nous retrouvons dans la symptomatologie maniaque classique : l'expansion de l'humeur, la tachypsychie, l'euphorie, etc. On peut tenir le même raisonnement avec les mots « dépressifs + et en déduire également la notion de mots « neutres +. Dans les études de Gotlib et al. (1988) et de Bradford et al. (1988), les auteurs n'ont pas précisé la façon avec laquelle ont été construites leurs listes respectives de mots « maniaques +, « dépressifs + et neutres. Il en est de même pour les mots « homosexuels + rencontrés dans des études psychopathologiques. Par exemple, en 1956, Daston, désireux d'investiguer la relation entre paranoïa et les pulsions homosexuelles, telles que postulées dans la théorie psychanalytique, mesura le temps requis pour une reconnaissance verbale de différentes classes de mots présentés à l'aide d'un tachistoscope. Il fut trouvé que les sujets atteints de paranoïa reconnaissaient les mots « homosexuels + significativement plus vite que ne le faisaient les autres groupes de sujets, normaux et schizophrènes.

Ce même auteur utilisa une approche similaire chez vingt sujets suivis en psychothérapie (Daston, 1957). La liste présentée était composée de mots que les patients utilisaient avec une fréquence élevée durant les séances de psychothérapie. La liste contrôle de mots était appariée en fréquence d'usage et en longueur. Daston (1957) mesura des différences significatives dans le temps de reconnaissance des mots en faveur de la liste idiosyncratique.

Par opposition, Gotlib et al. (1988) ont trouvé, dans une épreuve de reconnaissance de mots, que les sujets déprimés ne réagissaient pas plus rapidement pour des mots à tonalité dépressive que pour des mots neutres ou même « maniaques +. Selon leur hypothèse, ces auteurs s'attendaient à ce que les individus déprimés reconnaissent plus fréquemment les mots à tonalité dépressive que les mots à charge « maniaque + ou neutre. Cette hypothèse était formulée dans l'esprit de la théorie cognitive de Beck qui postule que les sujets dépressifs sont plus sensibles aux stimuli et aux expériences négatives et se prédisposent même à les sélectionner. Contrairement à cette hypothèse, les sujets dépressifs ne reconnaissaient pas les mots à tonalité dépressive plus fréquemment que les mots à tonalité maniaque ou neutre. Ces résultats ne supportent donc pas le modèle de Beck.

Une autre étude (Stip et al., 1992) de décision lexicale menée chez des sujets présentant une dépression majeure a permis de mettre en évidence une anomalie singulière, c'est-à-dire un retard dans la reconnaissance d'une liste de mots à tonalité affective et fréquemment rencontrés chez le sujet déprimé. Dans cette étude, les auteurs ont proposé l'hypothèse que le déprimé majeur ne reconnaît pas de la même manière une liste de mots à charge affective qu'une liste de mots neutres affectivement, à la différence du sujet normal. Ils ont sélectionné une population de dépressifs majeurs en utilisant les critères diagnostiques du DSM-III et de recherche du RDC. La population témoin était composée de sujets en bonne santé. Une liste de mots à tonalité dépressive et une liste de mots à tonalité affective neutre ont été construites. Ces deux listes étaient respectivement appariées à deux listes de non-mots respectant les critères requis dans une épreuve de décision lexicale. Chez les patients déprimés, les temps de réaction étaient significativement plus longs pour les mots de la liste affective que pour les mots de la liste sans charge affective.

Selon Morton (1983), l'accès se présente comme un phénomène interactif. Il autorise en effet un échange d'information régulier et réciproque entre des processus et modules plus périphériques, comme le décodage strictement perceptif d'un stimulus visuel, et des processus et modules plus centraux, comme l'analyse des traits sémantiques de ce même stimulus. C'est à l'intérieur de ces modules centraux que se trouveraient des traits sémantiques discrets et diversement chargés d'affects, d'émotions ou d'humeur. Ainsi le mot spleen se constituerait de traits « affectifs +, « émotionnels + ou « humoraux + différents selon qu'il réside dans le module d'un poète symbolique ou d'un chirurgien gastroentérologue.

Selon Glanzer et Ehrenreich (1976), le choix du locuteur d'utiliser l'un de ses deux dictionnaires ­ le petit pour les mots fréquents ou le plus gros pour tous les autres mots­ dépend du contexte et serait de nature stratégique. Si l'on reconnaît qu'une liste à tonalité affective constitue un lexique bien identifié par les sujets dépressifs, cela suggère une différence dans l'accès aux deux lexiques (Stip, 1992). Dans le cas de la population dépressive, il existerait une altération concernant l'accès au « petit + lexique qui se traduirait par un retard général de décision lexicale.

 

LA MEMOIRE IMPLICITE DANS LA DEPRESSION

Il n'y a pas que l'accès au lexique qui soit perturbé dans la dépression. Des études cliniques qui ont permis l'évaluation des effets de l'humeur dépressive sur les processus cognitifs en utilisant des comparaisons de performance entre déprimés et témoins, ont trouvé qu'en général, les patients déprimés ont tendance à montrer une baisse de la performance de mémoire, comparés aux groupes témoins (Russel et Beekhuis, 1976 ; Weingartner et al., 1981 ; Cohen et al., 1982). Les individus souffrant de dépression clinique présentent souvent des déficits mnésiques. Plusieurs chercheurs (Brand et Jolles, 1987 ; Richards et Ruff, 1989) se sont penchés sur la nature des problèmes amnésiques dans la dépression et ont mis en évidence toute une variété de déficit de la mémoire à court et à long terme, au niveau verbal et visuospatial. Dans l'ensemble de ces études, des tâches de rappel et de reconnaissance ont été utilisées. Ces tâches sont qualifiées d'explicites parce que les sujets essaient de se rappeler de façon intentionnelle l'information qui leur est présentée (Graf et Schacter, 1985 ; Schacter, 1987). Par opposition, d'autres tâches mnésiques sont dites implicites lorsque les réponses des sujets examinés sont influencées par une exposition récente à de l'information sans que ces sujets soient conscients de se rappeler ces informations. Dans les tâches implicites, aucune instruction enjoignant de mémoriser, de manière volontaire, l'information présentée, n'est donnée au sujet. Que les sujets mémorisent bel et bien cette information est démontré lorsque leur performance reflète une exposition préalable à cette information. Un pattern de déficit pour des tâches explicites associé à une performance normale pour des tâches implicites a été démontré chez des patients amnésiques (Beauregard et al., 1997a ; Cermac et al., 1985 ; Graf et Schacter, 1985 ; Haist et al., 1991 ; Shimamura et Squire, 1984). En ce qui concerne le statut de la mémoire explicite dans la dépression, il est reconnu que cette maladie affecte la façon dont l'information est encodée, stockée et rappelée (Bower, 1983). Ainsi Elliot et Green (1992) ont démontré que la performance de sujets souffrant de dépression unipolaire était significativement inférieure à celle des sujets normaux pour une tâche explicite de rappel et une tâche implicite de complètement de mots. Cependant les études de Danion et al. (1991), Denny et Hunt (1992), Watkins et al. (1992), et Bazin et al. (1994) ont révélé que la dépression affectait la performance des sujets déprimés pour des tâches explicites de rappel et de reconnaissance mais pas pour une tâche implicite de complètement de mots émotionnels (à valence positive ou négative). De plus, Danion et ses collègues (1995) ont démontré que la magnitude de l'effet d'amorçage dans une tâche de complètement de mots était comparable chez les sujets déprimés et les sujets normaux, et ce pour des mots neutres ou à valence positive ou négative. Cette étude suggère que la valence affective des mots n'influence pas la mémoire implicite.

La mémoire « congruente à l'humeur + réfère à la tendance qu'ont les sujets normaux de mieux se rappeler, de façon explicite, les mots à valence positive que les mots à valence négative, alors que la tendance inverse est observée chez les sujets déprimés (Blaney, 1986 ; Denny et Hunt, 1992 ; Wilkins et al., 1992). Cette tendance constitue peut-être un mécanisme important en ce qui concerne le maintien de l'état dépressif. Si, par exemple, un individu est triste ou déprimé, la mémoire « congruente à l'humeur + fait en sorte que plus de mémoires négatives sont accessibles. Le rappel de ces mémoires tend à maintenir ou à exacerber l'état dépressif, ce qui mène au rappel d'un plus grand nombre encore de mémoires négatives. Cela peut générer un véritable cercle vicieux. Fait important à souligner, ce phénomène n'a pu être mis en évidence dans les études de Denny et Hunt (1992) et de Wilkins et al. (1992). Cependant, dans ces études, les sujets déprimés ont démontré respectivement 4 % et 6 % d'effet d'amorçage de plus que les sujets normaux pour les mots à connotation dépressive alors que ces derniers présentèrent le même effet pour des mots à valence positive. Ces effets n'étaient toutefois pas significatifs. Par contre, pour une tâche implicite de décision lexicale chez des sujets déprimés, Bradley et al. (1995) ont montré un biais significatif dans l'effet d'amorçage de mots à connotation dépressive. Pour le moment, la question de l'existence du phénomène de la mémoire « congruente à l'humeur + demeure donc ouverte pour ce qui est de la mémoire implicite chez des sujets souffrant de dépression.

 

PSYCHOPATHOLOGIE DES AFFECTS ET INTERACTIONS EMOTIONS ET COGNITION

Les façons de lier les affects et la cognition ont été définies et conceptualisées diversement, allant des théories où l'on considère l'émotion et la cognition comme fondamentalement différentes et résultant de mécanismes différents ­ la théorie des systèmes séparés ­ jusqu'aux théories cognitives de l'émotion, à l'autre extrémité du spectre.

Dans un récent travail sur la psychopathologie quantitative des affects et des émotions, Garcia et al. (1997) ont révisé les méthodes d'induction de l'humeur. Les études expérimentales impliquant une humeur dépressive font appel à une variété de techniques d'induction de l'humeur chez le sujet normal, tandis que les études cliniques sont plutôt réalisées à partir de populations de patients déprimés. Ces études d'induction de l'humeur ont démontré que les biais négatifs arrivaient à différentes étapes du traitement d'information, incluant l'attention, l'interprétation et le rappel (Krantz, 1988).

Des études expérimentales d'induction de l'humeur ont été résumées dans une revue de littérature de Blaney (1986). Deux études indiquent que les sujets chez lesquels on a induit une humeur dépressive manifestent un rappel plus pauvre que les individus contrôles avec une humeur neutre (Ellis et al., 1984). Cependant aucun effet n'est reporté par Clark et al. (1983) dans une tâche de décision lexicale, par Gerrig et Bower (1982) dans le contexte d'une tâche à seuil de perception, et par Gottlib et McCann (1984) dans le contexte d'une tâche de dénomination avec un effet Stroop, suggérant que les tâches de mémoire sémantique peuvent être insensibles aux effets des modifications des états d'humeur.

 

LIMITATION DES RESSOURCES COGNITIVES

Quelques études (Williams et Hemsley, 1986 ; Thomas et al. 1997) supportent l'hypothèse d'un déficit de la capacité du traitement de l'information dans la dépression. Dans ces études, les performances en termes de « temps de réaction au choix + (choice reaction time) de deux groupes de patients hospitalisés avec un diagnostic de schizophrénie ou de dépression ont été comparées à celles d'une population témoin dans une tâche de différents niveaux de complexité (Williams et Hemsley, 1986). Les deux groupes de patients, comparés à la population de témoins, étaient anormaux dans leurs temps de réaction. La plupart des patients recevaient cependant une médication.

Byrne et Swanson (1976) ont mesuré le temps de réaction au choix chez deux groupes dont l'un était composé de patients déprimés névrotiques ou psychotiques et l'autre de sujets contrôles. Ces auteurs trouvèrent que la population de patients dépressifs avait des « temps de réaction au choix + significativement plus longs. Dans le sous-groupe des patients névrotiques déprimés, le temps de réaction variait en fonction de la sévérité de la dépression, telle qu'évaluée par l'échelle de Hamilton. Ce qui n'était pas le cas dans le sous-groupe de patients présentant une dépression d'intensité psychotique. Si cela valide, une fois encore, la réalité clinique et expérimentale du ralentissement psychomoteur, cela ne précise pas les mécanismes par lesquels l'humeur, dans son altération, interagit avec les processus psychomoteurs.

 

ATTENTION ET DEPRESSION

On sait depuis longtemps que les déprimés manifestent des troubles attentionnels, mais la nature précise de ces troubles demeure remplie d'incertitude. Il est vrai que nous ne disposons pas encore de données précises concernant la nature des processus impliqués dans l'attention chez le sujet normal. Deux interrogations importantes sont associées à ce sujet : le filtrage sélectif dont nous parle Beck s'exerce-t-il au niveau attentionnel sous forme d'un filtre sensoriel défectueux ? Ou les processus d'inhibition traduisent-ils une limitation de la capacité attentionnelle ? En effet, l'essentiel du modèle cognitif de la dépression de Beck (1983) a trait à la structure cognitive à travers laquelle un individu interprète et structure ses expériences. Ce modèle postule que la dépression est caractérisée par une triade cognitive à travers laquelle le déprimé se représente une vue négative de lui-même, de son expérience et de son avenir. De plus, celui-ci propose que le mode de pensée dépressif fonctionne suivant un processing erroné incluant l'inférence arbitraire, l'abstraction sélective, la généralisation abusive, la minimisation ou la magnification, la personnalisation et la pensée dichotomique. Selon ce schéma, les personnes dépressives sont susceptibles d'être biaisées dans leur perception de leur environnement, avec un filtrage sélectif entraînant un rejet des informations positives et une surintégration des informations négatives.

Ellis (1985) a décrit un modèle pour rendre compte des effets des états de l'humeur sur l'attention : le modèle d'« Allocation de Ressource + (RAM : Resource Allocation Model). Les modèles de capacité d'attention présument qu'il existe une réserve de capacité limitée et momentanée (ressources attentionnelles) qui ne peut alors être dévolue à aucune autre tâche. L'essence du RAM est d'assumer que les états émotionnels participent à la régulation du montant de capacité qui pourrait être alloué à une tâche précise. La plupart des tâches impliquant ce que désigne Ellis sous le terme de mémoire d'information réclament une allocation de capacité. L'effet d'une perturbation de l'humeur est de réduire ce montant de capacité disponible pour le traitement d'une tâche ou d'une opération précise (Bower, 1981). La notion de « capacité attentionnelle + est conçue comme une quantité de ressources attentionnelles disponibles pour une opération. Cette « capacité + n'est pas fixe et plusieurs facteurs peuvent la faire varier, notamment le niveau d'excitation psychophysiologique. Ainsi, une augmentation de ce niveau réduira la « capacité attentionnelle + et cette réduction aura des effets importants sur les processus attentionnels et peut-être aussi sur des phénomènes plus cliniques comme l'inhibition ou le ralentissement. L'accès au lexique mental qui été défini auparavant demeure en relation avec les ressources attentionnelles et les capacités mnésiques.

Selon le RAM (Ellis, 1985), les états émotionnels ou affectifs entraînent une modulation de l'allocation de capacité. Dans de nombreuses circonstances, il y a une corrélation positive entre les conditions d'effort et la baisse de mémoire. La baisse la plus importante dans les performances relatives à une humeur dépressive a été démontrée pour des tâches qui étaient susceptibles de réclamer la quantité la plus importante de ressources cognitives. Roy-Byrne et collaborateurs (1986) ont tenté de vérifier l'hypothèse voulant que les altérations cognitives observées chez les déprimés toucheraient plus particulièrement les tâches qui requièrent un effort soutenu. Ils ont ainsi comparé les performances de patients répondant aux critères diagnostiques RDC de dépression majeure, lors de la passation du test de mémoire de Weingartner (1981), qui permet de discriminer les fonctions mnésiques automatiques de celles qui requièrent un effort volontaire. Les autres dimensions cognitives mesurées par ce test étaient l'attention et la mémoire sémantique à long terme. Conformément à l'hypothèse de départ, les patients déprimés ne différaient pas des témoins en ce qui concerne leurs processus mnésiques automatiques. Par contre les processus de rappel de la mémoire à court terme requérant un effort étaient significativement altérés chez les déprimés. L'épreuve impliquant des processus automatiques consistait en une reconnaissance d'une liste de mots déjà entendus à partir d'une liste lue au sujet, tandis que l'épreuve de rappel de la mémoire, réclamant un effort, s'effectuait par un rappel libre d'une liste de mots précédemment entendus.

La dépression affecte principalement les processus cognitifs requérant un effort actif et soutenu, autrement dit les processus volontaires ou contrôlés, en contraste avec les processus automatiques qui seraient préservés (Danion et al., 1991). Cette hypothèse pourrait permettre de donner une cohérence à un ensemble de données hétérogènes et de rendre compte des perturbations mnésiques. Cependant, aucune méthode ne permet présentement de donner une mesure objective de l'effort nécessaire pour accomplir une tâche cognitive précise et des ressources dont dispose un sujet particulier dans l'exécution d'une tâche. Comme le remarque bien Danion (1993), l'interprétation des données a tendance à obéir à une logique circulaire : on prétend qu'une épreuve requiert un effort cognitif parce qu'elle est perturbée, tandis qu'une autre est automatique parce qu'elle est préservée.

 

IMAGERIE CEREBRALE FONCTIONNELLE ET DEPRESSION

Jusqu'à présent, la quasi-totalité de nos connaissances concernant les régions et circuits cérébraux associés aux perturbations cognitivo-affectives rencontrées dans la dépression ont été acquises en mesurant l'activité cérébrale à l'état de repos. Or, cette approche est extrêmement discutable sur le plan de sa validité écologique. En effet, une étude TEP (Tomographie par émission de positons) récente (Mentis et al., 1996) a montré que l'activité cérébrale à l'état de repos ne constitue pas une reflet fiable de l'état fonctionnel du cerveau.

Par rapport à l'approche qui vise à mesurer le cerveau à l'état de repos, les anomalies neurobiologiques fonctionnelles associées à la dépression sont susceptibles de devenir plus manifestes si les patients déprimés sont examinés lorsqu'ils sont en train d'effectuer des tâches cognitivo-affectives et que l'activité cérébrale mesurée durant l'exécution de cette tâche est comparée à l'activité cérébrale mesurée lors de l'exécution d'une tâche contrôle qui ne diffère que très peu sur le plan cognitif-affectif de la première tâche. La comparaison entre les scanographies obtenues durant les conditions contrôles et les conditions d'activation permet théoriquement d'isoler les régions cérébrales spécifiquement associées à l'exécution d'une tâche particulière (Georges et al., 1993).

Virtuellement, il existe une multitude de façons d'utiliser un paradigme d'activation afin de mieux décrire la neuro-anatomie fonctionnelle de la dépression. Nous pouvons diviser les paradigmes d'activation en paradigmes cognitifs et affectifs. Les paradigmes cognitifs cherchent à révéler les structures cérébrales associées aux perturbations cognitives. Les paradigmes affectifs, eux, cherchent à circonscrire les régions cérébrales responsables des perturbations de l'humeur. Pour ce faire, ceux-ci tentent de recréer certains aspects de la séméiologie de la dépression en utilisant des tâches (par exemple : rappel d'événements autobiographiques ; présentation de stimuli chargés émotionnellement) visant à induire, de manière temporaire, un état de dysphorie et tristesse. Dans cette perspective, quelques études TEP ont été réalisées afin de mieux circonscrire chez les sujets normaux les régions cérébrales impliquées dans l'expérience subjective de certaines émotions. Ainsi, Georges et ses collègues (1995) ont examiné un groupe de sujets normaux pendant que ceux-ci expérimentaient un état passager de tristesse ou de joie. Ces états étaient induits, soit en regardant des images de visages humains tristes ou heureux, soit en se rappelant des souvenirs autobiographiques tristes ou heureux. Comparée à une condition neutre émotionnellement, l'expérience temporaire de tristesse a entraîné une activation significative du débit sanguin cérébral régional (dscr) dans le cortex préfrontal médian gauche, tandis que l'expérience transitoire de joie a produit une réduction significative du dscr dans le cortex temporal médian gauche et droit. Utilisant un paradigme similaire, Pardo et al. (1993) ont mesuré chez des sujets normaux une augmentation de l'activité orbitofrontale durant un état temporaire de tristesse.

Une question fondamentale en relation avec un tel genre de démarche consiste à savoir si les modifications cérébrales fonctionnelles associées à la dépression sont semblables à celles qui accompagnent un état temporaire de tristesse chez des sujets normaux. En d'autres termes, la dépression et l'expérience temporaire de tristesse sont-elles, oui ou non, reliées à une neuro-anatomie fonctionnelle commune ? Afin de répondre à cette question, Beauregard, Stip, et leurs collègues (1998) ont réalisé une étude pilote d'Imagerie par Résonance Magnétique Nucléaire fonctionnelle (RMNF). Plus précisément, ces auteurs ont mesuré l'activité cérébrale de sujets déprimés alors que l'on présentait à ceux-ci des extraits de films neutres affectivement ou visant à induire un état temporaire de tristesse. Les résultats montrent que, comparés aux films neutres, les films tristes produisent une activation significative du dscr dans les cortex orbitofrontal et préfrontal médian droits, deux régions que l'on sait maintenant impliquées dans le traitement de l'information à connotation affective chez les sujets normaux (Beauregard et al., 1997 b).

Les progrès des neurosciences et l'évolution des sciences cognitives permettent désormais une relecture de la sémiologie de la dépression. Les relations structure-fonction sont intéressantes à étudier avec les techniques d'imagerie cérébrale tels le PET ou la RMNF dans la mesure où les conditions expérimentales sont rigoureuses et proches de modèles cognitifs testables. Nous avons montré que l'examen du lexique mental, de l'attention et de la mémoire dans la dépression n'est pas sans intérêt pour réaborder sa psychopathologie. Dans ce sens, il est de plus en plus permis de considérer la dépression comme une maladie de la cognition.

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