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Classification des psychopathologies
Toute classification des troubles mentaux est arbitraire, donc discutable,
car il n'existe pas de critère-étalon (yardstick ou golden standard, comme
disent les anglophones) de la santé mentale. Les classifications des troubles
mentaux n'en sont que plus nécessaires. En effet, la définition de ce qui est
normal et pathologique ne peut pas être laissée aux individus, au parent, au
directeur d'école, à l'enseignant, ou même à l'éducateur, au psychologue, ou au
psychiatre. Les classifications doivent être complétées par des instruments, car
elles laissent toujours une certaine place à l'interprétation et demeurent dans
une certaine mesure des exercices théoriques lorsqu'elles ne sont pas
opérationalisées (Cantwell, 1988).
Le DSM-IV (Association américaine de psychiatrie, 1994) est
une classification qui représente le résultat actuel des efforts poursuivis
depuis une trentaine d'années aux États-Unis pour définir de plus en plus
précisément les troubles mentaux. Le Dominique et le Dominique Interactif sont
des instruments destinés aux enfants du primaire, qui opérationnalisent les
classifications DSM-III-R (Association américaine de psychiatrie, 1989, original
1987) et DSM-IV.
Historique du DSM-IV
Les phénomènes psychologiques, les sensations, les émotions,
les sentiments, sont très réels, mais en même temps très abstraits. Aussi, comme
les choses matérielles sont plus immédiatement accessibles que les abstractions,
l'étude des nombreux aspects physiques de la santé s'est développée beaucoup
plus rapidement que l'étude de la santé mentale.
Les troubles mentaux observés pendant la seconde guerre
mondiale chez les soldats soumis aux stress de la vie militaire et des combats
avaient conduit beaucoup d'auteurs à considérer les troubles mentaux comme la
conséquence du stress. Dans la vie civile, le stress a été mis en relation avec
la pauvreté. Si les troubles mentaux ne représentaient que différentes formes
d'une même maladie causée par le même facteur étiologique, la classification des
troubles perdait beaucoup de son intérêt. Tous les troubles mentaux étaient donc
étudiés globalement à l'aide d'instruments censés mesurer la détresse
psychologique provoquée par le stress. Les échelles de détresse psychologique
évaluaient surtout les troubles anxieux, ce qui a longtemps fait croire que la
psychopathologie était plus fréquente chez les femmes que chez les hommes. Par
ailleurs, à cette époque, en santé mentale les classifications étaient peu
précises. Elles permettaient une marge d'interprétation importante, ce qui
limitait leur intérêt (Valla & Bergeron, 1994).
Dans les années 60, le développement de la pharmacologie a
ramené les classifications au premier plan. En effet, certains médicaments
amélioraient spécifiquement tel ou tel regroupement de symptômes. Aussi, pendant
les années 70 plusieurs tentatives de classification des troubles mentaux ont
successivement vu le jour aux États-Unis, pour aboutir en 1979 à la parution du
DSM-III ((Association américaine de psychiatrie, 1983, original 1979) et
presqu'aussitôt à celle du DIS (Robins et coll., 1981), l'instrument qui
opérationnalisait cette classification auprès de la population adulte. Pour
réduire la part de l'interprétation, les définitions diagnostiques proposées par
le DSM-III visaient à être aussi précises que possible (Robins, 1990).
Les années 80 ont vu les premiers succès remportés par cette
approche avec l'ECA (1984), une étude américaine sur 17 000 sujets qui, entre
autres résultats, a rétabli l'égalité des sexes face aux troubles mentaux en
démontrant la fréquence des problèmes d'alcool et des comportements antisociaux
chez les hommes. L'approche adoptée par le DSM-III a été poursuivie dans la
version révisée, le DSM-III-R, paru en 1987 et dans le DSM-IV, paru en 1994.
Parallèlement, l'OMS (1993) a publié la dixième version de sa classification
internationale des maladies (CIM-10) qui reprend beaucoup des éléments du DSM-IV.
Ces classifications récentes se veulent de plus en plus complètes et précises.
Pertinence des classifications en santé
mentale
La pertinence des classifications en santé mentale a fait,
et fait encore parfois, l'objet de controverses. C'est surtout pendant les
années 60 et 70 que des cliniciens d'obédience psychodynamique ont défendu une
position antinosographique attaquant le caractère «réducteur» des
classifications. Celles-ci ne tiennent pas compte du caractère unique de chaque
individu, ni du fait qu'aucune situation n'est pareille à aucune autre. À partir
de ces critiques, les classifications modernes sont devenues multi-axiales pour
prendre en compte les différents aspects de la psychopathologie.
L'étiquetage des enfants a été plus particulièrement mis en
cause. En réalité, ce ne sont pas les enfants qui sont étiquetés, mais la
psychopathologie. Il est toutefois difficile d'empêcher un glissement vers
l'utilisation des diagnostics comme des étiquettes attachées aux personnes.
Cependant, faut-il empêcher les professionnels d'identifier les troubles
mentaux? La solution semble être dans la confidentialité des informations et le
professionnalisme des intervenants.
En effet, des diagnostics précis sont nécessaires à
l'avancement des connaissances. Aussitôt qu'il est question d'interprétation, la
porte est ouverte à des opinions différentes. Un même enfant évalué par deux
professionnels différents est susceptible d'obtenir deux diagnostics différents
(Matarazzo, 1983), même si, lorsque les professionnels en discutent, ils sont
assez d'accord sur la symptomatologie. En effet, l'un peut donner plus
d'importance à des éléments que l'autre considérera comme secondaires. D'autre
part, deux enfants dont la psychopathologie est différente obtiendront
fréquemment le même diagnostic. Les pommes, les poires et les oranges sont
mélangées dans les paniers, même s'il est écrit «pommes» sur un panier et
«oranges» ou «poires» sur les autres. La mise en relation statistique des fruits
de chaque panier avec les arbres sur lesquels ils ont poussé sera incapable de
mettre en relation un arbre avec le contenu d'un panier. De la même façon, la
mise en relation statistique de diagnostics basés sur l'interprétation avec des
facteurs de risque ne peut apporter aucune information utile.
Les professionnels de la santé mentale en milieu scolaire
ont deux fonctions. L'une est plutôt orientée vers l'ensemble des jeunes de
l'école : statistiques, dépistage, signalements, mise en place de programmes.
Pour cela, l'évaluation aussi objective (par opposition à subjective) que
possible de la psychopathologie des jeunes permet de comparer les
psychopathologies entre elles et d'établir les priorités. Elle permet également
de vérifier l'évolution de la psychopathologie, même si le professionnel ou le
jeune change d'école, ou de comparer les écoles entre elles quant à la
psychopathologie. En fait, des données précises sont nécessaires pour établir
quelque comparaison ou quelque statistique que ce soit.
L'autre fonction des professionnels de la santé mentale en milieu scolaire est
clinique. Elle est orientée vers la prise en charge individuelle, la thérapie,
l'aide qui peut être apportée à tel ou tel enfant ou adolescent. Les forces et
faiblesses propres au patient et au milieu, qui donnent à chaque individu et à
chaque situation leur caractère unique, deviennent très importantes au cours des
prises en charge individuelles et le diagnostic standardisé perd de son
caractère indispensable.
Finalement, pour classer et comparer les psychopathologies,
les professionnels de la santé mentale en milieu scolaire ont besoin des
classifications et des instruments qui leur fournissent des données précises et
ils ont aussi besoin de leur sens clinique lorsqu'ils travaillent en individuel.
Les problèmes particuliers posés par
l'identification des troubles mentaux chez les jeunes
Du point de vue des classifications, plusieurs facteurs
contribuent à rendre l'étude de la psychopathologie des jeunes, enfants et
adolescents plus difficile que celle de l'adulte. Tout d'abord, les enfants et
les adolescents sont des êtres en développement : la signification, normale ou
pathologique, d'un comportement varie en fonction de l'âge : l'énurésie normale
chez le jeune enfant ne l'est plus à six ans. En conséquence, la
psychopathologie des jeunes est plus mouvante dans le temps que celle des
adultes (Achenbach, 1990).
De plus, les jeunes sont très dépendants de leur
environnement : leur famille, l'école, le groupe de pairs. Les comportements de
l'enfant changent selon l'environnement. Beaucoup d'enfants hyperactifs en
milieu scolaire ne le sont plus à la maison. À propos de l'un de ces enfants,
les enseignants et les parents décriront des comportements différents. C'est
pourquoi, l'étude de la psychopathologie des jeunes demande plusieurs
informateurs. Les plus importants sont les parents, le jeune lui-même et le
professeur. Ces informateurs sont le plus souvent en désaccord. Le recouvrement
entre les psychopathologies identifiées par les parents et celles identifiées
par leurs enfants est de l'ordre de 20%. Le rôle de l'environnement psychosocial
doit également être pris largement en considération.
Finalement, il n'y a pas vraiment de règles pour établir une
synthèse de ces différentes informations. Pour toutes ces raisons, la
classification des troubles mentaux des jeunes est plus complexe et souvent
moins satisfaisante que pour les adultes.
Les trois grands types de classification de
la santé mentale des jeunes
Trois grands systèmes ont été proposés pour évaluer la santé
mentale des jeunes. La tradition médicale catégorielle, la tradition
psychologique dimensionnelle et la théorie psychanalytique ont chacune donné
naissance à des classifications des troubles mentaux.
L'approche médicale définit des catégories qualitatives, la
santé vs la maladie, par la présence ou l'absence de certains symptômes. Ces
symptômes sont choisis par des groupes d'experts réunis en comités.
Théoriquement, les choix des experts doivent être validés par des études
épidémiologiques et cliniques sur le terrain. Actuellement, les Field Trials du
DSM-IV sont en cours. Pour certains diagnostics, ils ont déjà été publiés. Les
classifications contemporaines sont multi-axiales. Elles étudient la
psychopathologie, mais également l'état physique (certaines maladies
s'accompagnent de troubles mentaux) et les facteurs environnementaux. Les
classifications connues sous le nom de DSM mises au point par l'American
Psychiatric Association appartiennent à ce groupe.
La théorie psychanalytique définit les maladies mentales en
termes de conflits inconscients générateurs d'une angoisse qui, à son tour,
déclenche des mécanismes de défense. Dans les classifications psychanalytiques,
l'organisation des diagnostics repose sur des hypothèses quant à l'archaïsme de
la psychopathologie. La classification d'Anna Freud (1965) décrit la
psychopathologie chez les jeunes en fonction des étapes du développement
définies par la théorie analytique. Plus récemment, la «classification française
des troubles mentaux de l'enfant et de l'adolescent» (1990) décrit deux axes
consacrés l'un aux «organisations psychologiques» et l'autre aux aspects
physiques et environnementaux.
L'approche psychologique est dimensionnelle. Elle est basée
sur une continuité des sentiments et des comportements allant du plus normal au
très pathologique. Les enfants perturbés ne sont pas identifiés par la présence
ou l'absence de tels ou tels symptômes, mais par leur situation à l'extrémité
d'un continuum défini par les scores d'une échelle sur laquelle tous les enfants
se répartissent. L'informatique a permis de raffiner les analyses statistiques
associées à l'approche dimensionnelle. Aujourd'hui, c'est le CBCL (Child
Behavior CheckList) (Achenbach & Edelbrock, 1983) qui représente cette approche.
Les analyses factorielles ont permis à Achenbach & Edelbrock (1978) de décrire
quatre grands syndromes (les troubles de la conduite, l'anxiété-retrait,
l'immaturité et la délinquance de groupe avec comportements agressifs) ainsi que
14 syndromes plus «étroits». À priori cette approche est la plus satisfaisante
car elle est basée sur des données empiriques et non sur l'opinion d'experts ou
sur une théorie. Toutefois, l'analyse factorielle ne regroupe que les items
soumis au traitement statistique. La façon dont ils sont choisis conditionne les
résultats, comme dans les classifications catégorielles.
Description du DSM-IV
L'approche adoptée par le DSM-IV vise à éliminer
l'interprétation dans l'établissement du diagnostic. Pour y parvenir, des
critères diagnostiques précis ont été définis. Quatre types de critères sont
décrits: les caractéristiques descriptives du symptôme visé, sa fréquence ou sa
durée, l'âge auquel il est apparu et des critères d'exclusion basés sur la
présence d'autres diagnostics. Un nombre minimum de symptômes est nécessaire
pour qu'un diagnostic soit porté. Pour certains diagnostics (e.g. la dépression)
la présence de certains symptômes est obligatoire. Le DSM-IV comporte cinq axes.
Ils étudient respectivement les troubles mentaux, les troubles de la
personnalité et le retard mental, la santé physique, les stress psychosociaux et
l'environnement, le fonctionnement global i.e. l'adaptation. Une section est
consacrée aux troubles habituellement diagnostiqués pour la première fois
pendant la petite enfance, l'enfance ou l'adolescence. Les troubles qui peuvent
débuter à tout âge (y compris chez les jeunes) sont décrits dans la section
générale.
Le nombre minimum de symptômes par diagnostic et la
fréquence et la durée des symptômes sont des données quantitatives. Dans une
certaine mesure, elles intègrent au DSM-IV la notion dimensionnelle de déviation
par rapport à une norme.
À la différence de la classification dimensionnelle d'Achenbach
ou des organisations psychologiques des classifications psychanalytiques, le
DSM-IV individualise des entités diagnostiques qui sont fréquemment associées,
comme par exemple les troubles anxieux et dépressifs. À cela correspond la
notion de concomitance.
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